Les coccinelles d’antan

J’ai la passion des coccinelles. Ça m’a pris tout jeune. Je crois d’ailleurs que cette affection est partagée par beaucoup de monde. Cet insecte de l’ordre des coléoptères est particulièrement beau du fait de son rouge subtil et de sa forme amusante. Je n’ai pas honte de dire que lorsque j’en croise une, je l’observe, parfois longuement, et il peut même m’arriver de la faire monter sur ma main, de jouer avec elle, en somme. De près, comme on peut la voir dans les documentaires sur lesquels on traîne les soirs de désoeuvrement, elle est moins drôle : c’est d’abord un redoutable prédateur, doté de solides mandibules, et dont la vocation première est de dévorer des pucerons.

Cette vocation est à l’origine d’un drame qui est une parfaite allégorie du capitalisme actuel. Dans les années 80, en effet, afin de lutter de manière écologique contre les pucerons, ces destructeurs de cultures, d’aucuns ont eu l’idée de produire de la coccinelle en masse. C’était a priori plus malin que de répandre des tonnes de trucs cancérogènes dans les champs. Mais au lieu de fabriquer de la coccinelle de chez nous, les maîtres d’œuvre de cette opération ont préféré importer des coccinelles asiatiques. Pourquoi ? Parce que cela coûtait moins cher, bien sûr. Ainsi, traversant les océans, les montagnes, ces dernières se sont immédiatement mises au travail. La coccinelle asiatique est légèrement différente de la nôtre : ses élytres peuvent être de couleur rouge, mais également orange ou noire, et son prothorax a une forme caractéristique. Surtout, elle a une manie qui la trahit en hiver : elle vient se réfugier au chaud, dans les maisons, les bureaux, formant avec sa bande des agrégats multicolores sur les plinthes, les bords de fenêtre. À l’instar des punaises, elle dégage une odeur pestilentielle lorsqu’on l’écrase ; elle peut provoquer des allergies. C’est une maline, la coccinelle asiatique.

C’est aussi une méchante : elle est en train de remplacer la coccinelle indigène. Elle dévore tellement de pucerons que notre coccinelle à nous, plus contemplative, meurt littéralement de faim. Plus glauque encore, sa larve n’hésite pas à s’en prendre à celle de sa cousine française. Plus résistante, plus vorace, plus violente, cette travailleuse détachée a colonisé le pays tout entier, ravageant au passage les populations de bêtes à bon Dieu. Au printemps, regardez bien autour de vous dans les parcs, les jardins, voire carrément, pour les plus audacieux, la campagne ; vous risquez de la chercher longtemps, la vaillante coccinelle gironde de notre enfance, balayée par une logique économique qu’on nous dit fatale, manifestant en cela un manque d’imagination encore plus coupable que le cynisme d’un système qui fait disparaître jusqu’à nos souvenirs. Pour une poignée de francs, c’est tout un écosystème, par définition fragile, qui a été bouleversé. Contrairement au frelon asiatique, dommage collatéral de la mondialisation supposément heureuse, arrivé en clandestin dans nos contrées, la coccinelle, elle, était parfaitement en règle. On joue de la sorte avec la nature ; on joue un peu de la même manière avec les hommes.

Les nations sont des biotopes. Elles sont le fruit de patientes évolutions, de la lente distillation des siècles. L’emballement des échanges depuis quarante ans a pour effet le plus évident une uniformisation de tout ce que nos sens saisissent. Pour qui voyage un peu, ce phénomène est encore plus criant, et draine quelque mélancolie chez celui qui croit que la beauté du monde réside dans sa diversité. Les visages n’échappent pas à ce mouvement, qui se ressemblent eux aussi, du moins ceux des membres d’une élite mondialisée non moins consanguine que l’aristocratie d’autrefois. Nous sommes à un moment d’un long processus de normalisation ; nous vivons le grand mélange des peuples, des cultures et des mœurs ; l’Europe est continent-pilote de ce programme babylonien, à la fois préalable et conséquence du marché planétaire. C’est la mise en concurrence de tous contre tous sous couvert de rapprochement. Le capitalisme trouve partout de belles âmes pour favoriser son énième mutation, la plus radicale, la plus irrémédiable. On peut importer des coccinelles asiatiques aussi pour l’agrément : le résultat est le même. Chacun d’entre nous peut combattre cette dissolution dans une matière informe, indéfinie, inodore. Un moyen simple, qui ne réclame pas un grand courage physique, consiste à aspirer les coccinelles squatteuses, les mettre dans un sachet et placer celui-ci au congélateur. En attendant la guerre, commençons par sauver nos coléoptères. Sauvons les coccinelles d’antan.

Par Nicolas LEVINE