Débattre, disent-ils…

Rappelons quelques-uns des principes de la Ve République. À intervalles réguliers, quelques mois avant les élections, à quelque niveau qu’elles se situent − Présidence de la République, Assemblée nationale, Sénat, communes, cantons, régions, circonscriptions européennes −, un vaste débat s’engage sur chacun des enjeux de ces diverses élections : la parole est libre. Peuvent y participer tous les citoyens, qu’ils soient candidats à un mandat ou simples électeurs. Et au jour dit, les électeurs tranchent. Le débat alors est clos. Si des débats surgissent, à la suite de conflits sociaux importants ou d’événements imprévus, deux solutions sont possibles : un référendum ou la dissolution de l’Assemblée nationale, entraînant automatiquement de nouvelles élections, au terme desquelles le débat est tranché par le suffrage des citoyens.

C’est clair, c’est simple et c’est compréhensible par tout un chacun.

Le problème, car il y en a un aujourd’hui, a pour source la campagne présidentielle de 2016-2017. Cette campagne a été escamotée et les débats qui auraient dû avoir lieu ont été mis sous le tapis. Des journalistes devenus inquisiteurs et des juges dévoyés en partisans ont empêché, de leur seule initiative et en abusant de leurs pouvoirs exorbitants, les débats : ce fut une succession de règlements de compte, de coups bas, d’indignations morales, de révélations douteuses et de condamnations. Les électeurs se sont prononcés, mais sur tout autre chose que sur le bien commun, l’avenir du pays, l’intérêt national. Les élections législatives de mai et juin 2017 n’ont suscité aucun débat, les députés actuels ayant été élus parce que leur photo était imprimée en couleurs sur les affiches et les programmes à côté de la photo du président élu.

Le 17 novembre 2018, ce fut le retour du refoulé : les débats occultés ont ressurgi soudain. L’immense mérite des Gilets Jaunes venus de nulle part, sinon des petites villes d’un pays en crise et des profondeurs d’un peuple frustré, est d’avoir ressuscité les débats que journalistes et juges ont empêchés.

Pour éteindre la fronde, le gouvernement a choisi la pire des solutions, comptant sur le miracle du débat, sans qu’il ait été prévu de faire appel aux électeurs. C’est donc un débat sans enjeu et un débat pour rien. D’ailleurs, la première décision a été d’interdire à ceux qui voudraient participer à ce débat d’aborder les sujets qui sont liés au bien public et à l’intérêt national, dont le principal est l’immigration. Ce grand débat national ressemble à ce que Beaumarchais faisait dire à Figaro quelques années avant la Révolution de 1789 : vous êtes libres d’écrire ce que vous voulez, à condition de ne rien dire de milliers de choses importantes (suivait l’énumération de tout ce qu’il était interdit de dire) et de ne parler que de la pluie et du beau temps. La seule raison d’être de ce débat est de circonscrire l’incendie et, si tant est qu’il aille jusqu’au bout, il n’apportera rien à la nation, sinon de confortables émoluments aux membres de la commission chargés de l’organiser.

Ce débat contrevient aux principes politiques ou civiques que la Ve République a imposés et qui sont rappelés ci-dessus. Il s’apparente de plus en plus à un débat d’intellectuels, car, s’il y a une catégorie sociale qui se dit friande de débats et qui en fait son miel, ce sont les intellectuels : chercheurs en sciences humaines et sociales, universitaires, éditorialistes, écrivains, idéologues de tout bord. Ils chérissent, du moins en discours, ce à quoi ils sont le plus allergiques dans la réalité. Ils ne débattent, disent-ils souvent, qu’avec ceux qui partagent leurs opinions ou ce qu’ils nomment leurs valeurs. Chaque samedi matin, sur France-Culture, pendant une heure Alain Finkielkraut anime des débats de haute tenue sur tous les sujets de société ou de politique. Or, un professeur du Collège de France, gourou de la Nouvelle Gauche, a déclaré récemment qu’il ne débattrait jamais avec Finkielkraut, tant que ce dernier ne serait pas d’accord avec lui. En 1980, Pierre Nora a fondé aux éditions Gallimard une revue trimestrielle de bonne tenue à laquelle il a donné pour nom Le Débat, parce que, justement, selon lui, chez les intellectuels, il n’y avait plus de débat et que les invectives, les insultes, les condamnations, les hurlements de haine en tenaient lieu. Combien de débats sont interdits à l’Université, comme le prouve l’ostracisme qui accable et a accablé dans un passé récent de nombreux penseurs et chercheurs, tels que Guilluy, Revel, Tribalat, Gouguenheim, Aron, Cau, etc. à qui il a été enjoint de se taire ?

Ces momeries, qui vont mal finir, ne font que discréditer un peu plus la République.

 

Jean-Gérard LAPACHERIE