Culture complexe, débats et nourritures spirituelles

La pensée dite « complexe » est définie par Edgar Morin dans Science avec Conscience comme une manière de penser visant à trouver non pas « un principe unitaire de toute connaissance, mais [à] indiquer les émergences d’une pensée complexe, qui ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais qui permet leur intercommunication en opérant des boucles dialogiques. »

On ne peut s’empêcher alors de penser aux Correspondances de Baudelaire où celui-ci décrit le poète comme un créateur de liens, un ordonnateur des « confuses paroles ». Liens, dialogues…, nul ici ne semble chercher la Vérité, unique et parfaite, le modèle absolu d’explication de l’univers, mais tous incitent à l’échange et à la rencontre.

Or aujourd’hui à quoi assiste-t-on ? Dans une certaine fraction de l’art contemporain, l’échange est mercantile et réunit une pseudo-élite, triée sur le volet et glosant sans fin autour d’un ready-made ou d’une « performance » qui repose sur deux piliers essentiels : la critique systématique du monde moderne et le corps nu (ou les fluides corporels).

Quant au cinéma populaire, à l’image de Bienvenue chez les Chtis, son succès est systématiquement fondé sur le « choc des cultures » (banlieue/beaux quartiers, conservatisme blanc catholique/progressisme et diversité, valide/handicapé). Henri Bergson affirmait, il est vrai, que le rire est basé sur le décalage, mais faut-il pour autant s’enfermer dans ce schéma ?

La France a produit un cinéma populaire varié : les grimaces de De Funès, le côté « imbécile heureux » de Pierre Richard et Bourvil, en passant par l’humour absurde des Nuls et tant d’autres… La France sait se rassembler autour de ces figures hautes en couleur, comme autour de belles histoires, généreuses ou tragiques. Mais pourquoi ne pas rehausser nos exigences en matière de cinéma populaire et d’arts en général ? Que le comique revienne à sa fonction première de « corriger les mœurs » en faisant appel à l’intelligence du spectateur et non en lui enfonçant une idée à grand coups de répétitions…

Entendons-nous bien : il n’est pas question d’appeler à un art officiel mais de goûter la variété et la complexité de l’humour comme nous le faisons pour celles de nos vins et alcools dont nous sommes si fiers en France. « On ne boit pas le vin. D’abord on le regarde, ensuite on le hume, puis on le goûte, enfin, on en parle »,  affirmait Talleyrand. Ne pourrait-t-on faire de même avec l’humour ?

À ce titre, on peut saluer la parution récente d’un numéro hors-série du Point consacré à l’ « humour français » qui, en fiches et analyses synthétiques, croque les humoristes français dans toutes leurs variétés, depuis les farces médiévales jusqu’à Blanche Gardin ou le Jamel Comedy Club.

À l’heure de l’apparente crise de la représentation nationale – qu’il s’agisse de la représentation politique (rapports entre gouvernants et gouvernés, élus et électeurs) ou de la représentation que l’on se fait du corps national –, et où les Gilets Jaunes expriment un désir d’agora, le rire et la culture sont indispensables pour la discussion et le débat, matières que notre peuple affectionne particulièrement, par delà les polémiques-spectacles, comme en témoigne le succès des cafés philosophiques ou les demandes croissantes de formations à l’art oratoire.

Mais débats et discussions, tout comme la démocratie d’ailleurs, nécessitent un temps long, celui de la réflexion, loin de l’immédiateté et de l’instantané auxquels notre société d’hyper-consommation et d’hyper-information nous ont habitués.

Charles de Gaulle affirmait que « les Français [étaient] des veaux ». « Il y a une chose que nous devrions apprendre [des vaches] : c’est de ruminer », nous enseigne quant à lui le philosophe Nietzsche. Ne pourrions-nous, par le rire et grâce à la culture, nous transformer de veaux en vaches ? Non pas seulement en vaches à lait fiscales mais aussi, obéissant à notre nature, en ruminants de nourritures intellectuelles ?

Jacques BELLEZIT

De Gaulle et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

De référendums en dissolutions, du discours de Brazzaville à l’indépendance de l’Algérie, la politique de Charles de Gaulle obéit à un principe directeur : la souveraineté nationale et populaire. Ainsi, loin de tout césarisme ou de nostalgie de l’Empire français, le Général apparaît-il comme un authentique démocrate et un homme de paix.  Mieux : en se faisant le héraut de la liberté des nations, il servit la grandeur de la France.

Longtemps on fit de François Mitterrand un moderne et de De Gaulle un homme du passé. Longtemps on accusa, à la suite de l’auteur du Coup d’Etat permanent, le Général d’être tenté par le pouvoir personnel, absolu et autoritaire tel Louis XIV ou Louis Napoléon Bonaparte, quand plus tard c’est lui, de Gaulle, qui démissionna en 1969 dès le premier désaveu populaire et que c’est l’autre, François Mitterrand, qui préféra « la cohabitation » à la démission en 1986, refusant ainsi la sanction populaire. Qui était le plus respectueux du peuple ?  Longtemps on fit mine d’oublier, sous le règne mitterrandien, que c’est le Général qui permit l’indépendance de l’Algérie en 1962, et que François Mitterrand, quelques années plus tôt, alors ministre de l’Intérieur sous la IVe République, répétait à l’envi : « L’Algérie, c’est la France ». Qui était le plus attaché à la liberté des nations ? Aujourd’hui, le temps a fait son œuvre de justice : de Gaulle apparaît pour ce qu’il fut, c’est-à-dire un démocrate et un humaniste. Toute la classe politique, à la suite des Français, le redécouvre. Á tel point que bien peu d’hommes – et de femmes ! –  politiques socialistes se réclament actuellement du « mitterrandisme » quand nombre d’entre eux, en quête d’une haute caution morale, n’hésitent plus à se référer à Charles de Gaulle. Aujourd’hui, c’est de Gaulle qui appartient au XXIe siècle et c’est Mitterrand qui est en passe d’être oublié. C’est dire si le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, principe d’indépendance et de démocratie, principe au cœur de la pensée du Général, redevient, après une éclipse de trente ans, notre contemporain.

 

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Hommage à Maggy Biskupski

Cent raisons peuvent pousser quelqu’un à se donner la mort. Maggy Biskupski, membre de la BAC et présidente de Mobilisation des policiers en colère, en avait peut-être plusieurs qui n’avaient rien à voir ni avec son métier ni avec son engagement associatif. Le fait est qu’elle s’est tuée lundi soir, chez elle, avec son arme de service. Elle avait trente-six ans. Depuis de longs mois, elle portait avec courage, contre l’institution et les syndicats officiels, l’exaspération des flics, fatigués d’être montrés du doigt après chaque « bavure », accusés de « racisme », lâchés par un pouvoir soumis aux médias obsédés par les « victimes ». On se souviendra longtemps des images de François Hollande rendant visite au célèbre Théo tandis que les bourreaux présumés de ce dernier, eux, étaient jetés en pâture à une opinion sommée de s’indigner – d’autres images, celles des vidéos de surveillance montrant que les policiers avaient été frappés avant l’interpellation devaient être, elles, beaucoup moins relayées, bizarrement. Après l’assassinat, en juin 2016, d’un couple de fonctionnaires de police à Magnanville, égorgées devant leur enfant par un djihadiste puis, quatre mois plus tard, l’attaque au cocktail Molotov de deux véhicules de police à Viry-Châtillon, les flics, pour une fois, avaient manifesté dans les rues de Paris.

Maggy Biskupski avait pris la tête de ce mouvement. Gênés, les médias s’étaient accrochés à la thèse du « manque de moyens » qui leur sert d’ailleurs d’explication à toutes les faillites ; sans négliger cet aspect du problème, il est secondaire dans la montée de la violence que les policiers affrontent quotidiennement. La défiance envers l’autorité, l’incapacité de l’État à assumer le monopole de la violence légitime qui, pourtant, le fonde, le laxisme de la justice, le discours victimaire que les journalistes nous servent en permanence, une immigration de peuplement abandonnée au communautarisme et à tous les trafics : voilà les causes qui, conjuguées, donnent des Théo, des Magnanville et des Viry-Châtillon. Nous ne ferons pas parler les morts : Maggy Biskupski ne partageait peut-être pas cette analyse. Peut-être, comme nombre de nos compatriotes révoltés par l’état présent des choses, ne voulait-elle pas, par idéologie ou idéalisme, relier les phénomènes entre eux et admettre que le temps de la « prévention », de la « pédagogie », de l’« humanisme » était passé. Que nous étions, dans le meilleur des cas, à l’aube d’une guerre civile – même Gérard Collomb, peu avant sa fuite du gouvernement, a admis cette évidence.

Oui, Maggy Biskupski eût peut-être été choquée de lire cela. Nous ne l’aurions pas obligée à nous suivre. Aujourd’hui, alors que nous pensons à ceux qui, il y a trois ans, ont été massacrés au Bataclan, il convient d’abord de rendre hommage à l’action de cette jeune femme dont la colère, saine et nécessaire, faisait d’elle la cible de l’IGPN. Christophe Castaner, indécent, s’est bien sûr fendu d’un tweet pour saluer la mémoire de celle que ses services accusaient. Dans deux jours, les médias diront d’elle qu’elle était une « victime » – du « manque de moyens », d’une rage sans nom, des perturbateurs endocriniens. Ce sera une seconde mort que cette récupération par les responsables de notre effondrement. Les patriotes, eux, s’inspireront du cran de cette policière, en attendant l’insurrection qui vient et que Maggy Biskupski aura, elle, regardée en face.

Frédéric RIZZO