Blanquer et l’état réel de l’école

Tout indique que l’école est dans un état sinistré : les témoignages de professeurs, la multiplication à l’infini des incivilités, des délits et des actes de violence gratuite, les enquêtes dans les pays de l’OCDE sur les connaissances acquises par les élèves (enquêtes PISA), les classements mondiaux des universités effectués à partir de critères objectifs (recherches, prix Nobel, publications décisives) par l’université de Shanghai ou par les services compétents du Times. Partout, dans tous les domaines de la transmission des connaissances, de la formation des esprits, de l’égalité dans la maîtrise par les élèves des savoirs fondamentaux, l’école de France est à la traîne, loin derrière les meilleurs, parfois la risée du monde.
Or, il y a plus d’un siècle, l’école de France était tenue, en France et dans la plupart des pays du monde, pour un modèle d’efficacité et d’égal accès du plus grand nombre possible d’élèves aux savoirs fondamentaux. Alors, ce modèle d’instruction publique qui s’exportait partout a connu d’immenses succès : écoles de congrégations, écoles de l’Alliance israélite universelle, établissements de l’Alliance française, écoles de la Mission laïque, lycées français à l’étranger, centres culturels, centres de recherche. C’était l’époque où ce réseau d’exception faisait de la France la première multinationale culturelle au monde.

Hélas, ces temps sont révolus. Les professeurs ont dû céder la place aux idéologues qui se sont attelés avec une rage folle à défaire, à démanteler, à discréditer, à déconstruire cette œuvre séculaire qui faisait, crime abominable, la fierté légitime des Français. A partir de 1974, l’école a subi des fléaux en cascade : les 10 % Fontanet, la réforme Haby et le collège unique, le projet Legrand, la nomination des inspecteurs généraux par le pouvoir politique et cela à partir de la seule soumission idéologique, la décision de faire recruter les enseignants chercheurs dans les universités par des commissions contrôlées par les syndicats et les groupes de pression, la grande réforme Jospin publiée au JO 14 juillet 1989 qui a mis fin à l’école de la République, la création des IUFM, le triomphe des superstitions relatives à la lecture globale, bien qu’elle fussent infirmées par toutes les études des neurosciences, l’enfant placé au centre du système, l’effondrement de l’autorité que donne la maîtrise des savoirs, l’enfant constructeur de son propre savoir, l’autorité des professeurs transférée aux sociologues, aux savants ès éducations, aux didacticiens, l’exacerbation de la réforme Jospin par Lang et ses idéologues, Hollande, Peillon, Vallaud Belkacem…

En 2017, parvenue au terme de ces destructions, reculs, déclins, abandons, l’Education nationale, si elle parlait, s’exclamerait, comme dans le film de Comencini : « Mon Dieu, comme suis-je tombée si bas ? ». Ce comment a été révélé récemment par une journaliste de gauche de L’Obs dans un livre intitulé Les Assassins de l’école. Face à ce champ de ruines, que faire ? Dans le passé, deux ministres ont essayé de colmater les brèches, Chevènement, de 1984 à 1986, et Darcos, de 2007 à 2009. Mais à peine ont-ils quitté leurs fonctions que leurs successeurs se sont empressés de rouvrir les brèches. Que peut-on reconstruire ? Ou même est-il possible de reconstruire quoi que ce soit ? Les assassins de l’école, c’est-à-dire les dizaines de milliers de sociologues, didacticiens, pédagogues, bureaucrates, inspecteurs de tout niveau, enseignants dévoyés qui ont mis en œuvre pendant des décennies l’entreprise de déconstruction, exercent toujours des responsabilités dans les ministères, les rectorats, les inspections d’académie, les universités, les centres de formation, les centres de recherche et de documentation pédagogique… Attendre qu’ils partent à la retraite ? Certes, mais il faudra trouver des remplaçants qui veuillent rompre avec des décennies de déconstruction. Attendre que le système s’effondre, comme le mur de Berlin en 1989 ? Espérer que les parents inscriront leurs enfants dans des écoles privées et que l’Education nationale cessera comme le combat, faute de combattants ? Ce serait désespérer de la France.

L’actuel ministre est-il conscient du désastre ? Pas si sûr. Il donne l’illusion certes de vouloir reconstruire l’école, ses fondements, sa rigueur, ce que l’on est en droit d’attendre de lui, cela par quelques mesures symboliques : apprentissage de l’hymne national, présence du drapeau français (et européen !) dans les salles de classe, retour à une discipline minimale, neurosciences, mais en même temps il reprend les antiennes de sa prédécesseur : défense du vivre-ensemble, lutte contre les discriminations, campagne contre l’homophobie et la transphobie, « droit à la différence », tout le prêchi-prêcha convenu. Quant au réforme des programmes scolaires, du primaire au baccalauréat, force est de constater, qu’en dépit des discours et des formules du genre « école de la confiance », elles conduisent malheureusement à un abaissement supplémentaire des exigences et à une pulvérisation accrue des cadres scolaires. Et le recours au numérique dans l’apprentissage, présenté comme solution à tous les problèmes, ne peut faire illusion. Suffit-il d’apprendre aux élèves à maîtriser la communication pour sortir de l’abîme ? Jean-Michel Blanquer ne semble pas conscient de l’état réel de l’école.

Jean-Gérard LAPACHERIE